À quel moment as-tu eu ton déclic pour faire de la recherche ?
Je vois cela moins comme un "déclic" que comme une série de glissements et de prises de conscience au contact du monde académique. J'ai toujours été fascinée par la manière dont les récits historiques et leurs mises en images construisent nos perceptions du passé et du présent. L'idée que je me faisais de la recherche au début de mes études s'est ensuite affinée au fil de mes lectures, des séminaires que je suivais et des différentes disciplines que je découvrais en étudiant le droit, l'histoire de l'art, les pratiques curatoriales puis les sciences politiques.
Quelles sont tes inspirations ou figures intellectuelles qui t’ont marqué ?
Mon directeur de thèse, Stéphane Audoin-Rouzeau, a été — et demeure à ce jour — la figure intellectuelle qui m’a le plus marquée. Son approche du fait guerrier m’a poussée à déconstruire et à décloisonner ma propre perception de mon sujet de recherche. Grâce à lui, j’ai appris à dépasser une lecture figée de l'iconographie martyrologe et à traverser, en quelque sorte, la surface des images de mes différents corpus. Cela m'a amenée à comprendre que j'étudiais en réalité différentes typologies de martyrs.
Quelle est ta volonté ou ton ambition en tant que chercheuse ?
Je cherche à mettre en lumière les strates d’histoires occultées ou instrumentalisées, afin de redonner une place aux récits alternatifs de ceux qui, aujourd’hui, sont perçus — et parfois se perçoivent eux-mêmes — comme lésés, vaincus, figures antagonistes, voire traîtres. Leur position en tant qu’opposants ou résistants face à des systèmes politiques oppressifs, en Iran comme ailleurs, les place souvent en marge des récits officiels.
Comment définirais-tu, selon toi, le rôle des sciences humaines et sociales dans notre société ?
Les sciences humaines et sociales offrent, à mon sens, un cadre essentiel pour interroger les évidences et déconstruire les lieux communs véhiculés par les récits officiels, souvent façonnés par des discours politiques structurant notre perception du monde, de nous-mêmes et des autres. Plus qu’une discipline en particulier, c’est notre capacité à adopter une approche transversale et interdisciplinaire qui nous permet, à nous chercheurs, d’exploiter pleinement les outils analytiques et méthodologiques des sciences sociales. Dans cette perspective, l’histoire du temps présent, la sociologie politique, la psychologie sociale et l’anthropologie visuelle constituent, pour moi, des leviers privilégiés pour analyser les formes de gouvernance par la violence, qui s’articulent presque exclusivement autour de la nécropolitique.
Quel héritage intellectuel ou méthodologique souhaites-tu transmettre ?
J’aimerais, dans la mesure du possible, transmettre une approche de l'iconographie martyrologe qui ne soit ni purement analytique ni strictement esthétique pour intégrer tout à la fois leur matérialité, leur performativité et les affectes qui les entourent et leur confèrent une efficacité politique toute particulière.
Y a-t-il un événement marquant qui a influencé ton parcours ou ta perspective en recherche ?
L’accès au terrain et aux archives, d’abord différé, puis compromis, et finalement impossible. Cette contrainte s’est révélée extrêmement bénéfique car elle m’a conduite à collaborer avec Alireza Mohammadi, artiste basé à Téhéran et co-auteur de notre livre Zamânshoor, avec qui je travaille sur une partie des archives de ma thèse, collectées principalement par lui, en Iran, au cours d'une décennie d'investigations.
Comment as-tu vécu ta résidence de recherche au sein de Polyominos à Nancy ?
C'était un moment de rencontre avec moi-même et ma recherche, hors du monde académique et des cadres imposés. Durant cet intervalle, j’ai pu penser, concevoir et créer en toute liberté et en cela, c'est une expérience précieuse que je souhaite à tout chercheur en phase d’écriture.
Quels sont tes prochains projets ou axes de réflexion ?
(Une réflexion, selon tes termes, entre un marathon et un sprint ?)
Terminer mon manuscrit de thèse, le déposer et soutenir.
Une citation qui t’inspire et que tu aimerais partager ?
Ce n’est pas une citation mais une expression couramment utilisée aussi bien en persan qu’en arabe. Il s’agit du mot Kheir (خیر), qui peut se traduire simplement par "c’est pour le mieux". Je l’ai récemment intégré à mon vocabulaire quotidien car il m’apporte une forme de sérénité face à l'incertitude.